Mexique] A LA CONQUETE DE LA SOCIETE MEXICAINE Le grand virage des zapatistes Reveil ou mort des guerillas en Amerique latine ? L'irruption du commando du Mouvement revolutionnaire Tupac Amaru (MRTA), le 18 decembre 1996, dans la residence de l'ambassadeur du Japon a Lima (Perou) coi:ncide avec une recrudescence des actions violentes en Colombie, et montre combien les ravages de l'hyperliberalisme relancent des formes de lutte que l'on croyait en voie de disparition. Au meme moment, au Guatemala (comme precedemment au Salvador), gouvernement et guerilla signaient un accord mettant fin a trente ans d'une guerre civile qui a fait pres de cent mille morts. Dans ce contexte, l'Armee zapatiste, apparue en janvier 1994, demeure une reference singuliere. Distincte de toute autre experience militaire en Amerique latine, elle propose desormais a la societe civile mexicaine des voies nouvelles et specifiques pour redonner vie a un authentique projet democratique. par MAURICE NAJMAN L'ARMeE zapatiste de liberation nationale (EZLN) serait-elle sur le point de trahir le zapatisme authentique en cherchant le contact a l'echelle internationale, tant avec la " gauche institutionnelle " qu'avec la " gauche caviar ", au detriment des "luttes autonomes"? A l'occasion de la recente venue a Paris de la premiere delegation officielle de l'Armee zapatiste à l'etranger, ses delegues ont tenu a ouvrir le cercle de leurs relations politiques au-dela des seuls reseaux militants de solidarite. Pour cette " offensive diplomatique ", M. Javier Elorriaga et Mme Gloria Benavides (1) avaient recu du " sous- commandant " Marcos et du Comite clandestin revolutionnaire indigene (CCRI) (2) un mandat politique precis afin de desserrer l'etau de l'armee mexicaine, briser l'isolement et " offrir un peu d'oxygene " a un mouvement ghettoi:se dans les montagnes et les forets du Chiapas, il fallait entamer un dialogue politique direct avec les " grandes forces politiques et syndicales " du monde . Pour la troisieme fois, le zapatisme entre dans une nouvelle phase de sa deja longue histoire. " Le 12 janvier 1994, en ecoutant ce que nous disait la societe civile mexicaine, nous avons fait un choix strategique : transformer une armee en une force politique nouvelle pour ouvrir vraiment le chemin à la transition pacifique et à la democratie ", ont explique sans relache les envoyes speciaux du " sous-commandant " Marcos. Apres avoir echoue dans la tentative de construire, a partir de la Convention nationale democratique (3), un Mouvement de liberation nationale (MLN) (4), apres le " gel " de la negociation de San Andres (septembre 1996), confronte a une impasse politique et a un relatif (mais reel) reflux du soutien de la societe civile, le zapatisme - aussi fidele a ses valeurs et principes que pragmatique dans sa politique quotidienne - effectue une nouvelle inflexion. Du " neo-zapatisme ", pour employer l'expression de Marcos, est-on sur le point de passer au " post-zapatisme " ? S'agit-il d'un simple mouvement tactique ou de l'amorce d'un " virage " qui transformerait le visage du mouvement ? En dialoguant avec la societe civile, en refusant le pouvoir mais en luttant pour conquerir- pour les communautes qu'ils " controlent ", mais aussi tous les autres - des espaces de citoyennete, en negociant avec le gouvernement pour satisfaire les revendications des peuples indiens et, par-dela, celles des autres exclus, le zapatisme a tourne radicalement le dos aux pratiques " avant-gardistes " de la gauche revolutionnaire. Les paradoxes de cette " armee " qui a pour objectif de " cesser de l'etre ", de ce mouvement revolutionnaire dont la radicalite s'exprimait aussi par l'utilisation d'un langage politique inedit et de pratiques en rupture avec le dogmatisme et le sectarisme de la gauche, tant radicale que reformiste, avaient su capter interet et soutien d'un tres large spectre de mouvements politiques, syndicaux et associatifs. Sans parler de la soif de reve d'une jeunesse apparemment sans ideaux et d'ex-militants en mal d'engagement. Le defi lance par les commandants indiens du Chiapas, c'etait tout simplement la demonstration qu'il etait toujours possible (et pas seulement juste) de lutter pour changer le cours - annonce terminal - de l'histoire, d'inventer la radicalite (ou la revolution) du XXIe siecle. L'approche zapatiste est aussi une ethique et un art du politique : les valeurs avant la " ligne " ; le dialogue " incluant " en lieu et place de la proclamation ; la fidelite aux mandants (le fameux " diriger en obeissant ", principe intangible de la "democratie communautaire " des villages zapatistes) ; la valorisation de la societe civile - horizontale - et de la democratie " participationniste " au detriment du fetichisme de l'organisation partidaire - verticale - (pre)etatique, de la " societe politique " et de sa democratie en apparence " representative ". Une veritable revolution copernicienne ! Le sociologue Alain Touraine, conquis par sa participation a la Rencontre intercontinentale contre le neoliberalisme et pour l'humanite (5), faisait remarquer que cette vraie " coupure epistemologique " etait fondee sur deux principes fondateurs : la centralite du " social " et de ses acteurs, les " nouveaux mouvements sociaux " ; et une facon originale de poser la relation, l'articulation, entre le singulier, l'individu, la communaute et l'universel, de penser les droits de la personne et les droits universels. C'est pourquoi le sociologue francais se risque à comparer Marcos avec Martin Luther King ou M. Nelson Mandela. Eux non plus ne luttaient pas pour le pouvoir, mais pour defendre et conquerir les droits d'exclus, des droits autant politiques que sociaux. Ce faisant ils durent favoriser l'auto-organisation des communautes et, par la mobilisation non violente, ouvrir des espaces de citoyennete, democratiser le pays, transformer la relation des gouvernes avec les gouvernants (et vice-versa). Les armes portees (mais si peu utilisees) par les soldats et les officiers de l'Armee zapatiste de liberation nationale furent, in fine, apres que les communautes indiennes eurent epuise toutes les autres options, le seul moyen de parler pour se faire entendre. Le 12 janvier 1994, apres quelques jours d'affrontements quelquefois tres violents, parvient à l'etat-major zapatiste une surprenante information : le gouvernement declare un cessez-le-feu, propose une amnistie et l'ouverture d'un dialogue. " Une nouvelle force dont on n'imaginait meme pas l'existence etait apparue, raconte Marcos, et on a compris que ce n'etait pas le gouvernement qui voulait le "dialogue", mais le peuple, celui- la meme qu'on appelait à nous rejoindre pour combattre. " De cette rencontre avec la societe civile, nait le neo-zapatisme. La decouverte que la crise economique et sociale a secrete la naissance d'un tissu d'associations, de comites, de mouvements sociaux independants, d'organisations non gouvernementales (ONG) urbaines et rurales, fonctionne en effet comme une revelation pour les insurges. Ce deplacement dans la vision du monde les entraine a assumer jusqu'au bout une specificite qu'ils avaient jusque-la cherche a masquer derriere la rhetorique " classiste " du marxisme-leninisme qui leur tenait encore de breviaire : la thematique indigene qui n'etait qu'a peine formulee, en termes voiles, devient centrale. Non sans reticences. " Les camarades voulaient qu'il soit bien clair que leur lutte etait nationale. Si on insiste trop sur le cote ethnique, celui qui n'est pas indien ne se sentira pas inclus ", dirent-ils lors de la discussion sur le texte de la premiere Declaration de la foret Lacandone (6). " Quand mes textes se firent de plus de plus l'echo de ces preoccupations specifiques, certains m'ont dit : "On va croire que notre mouvement est local,ethnique ; cela va nous isoler" ", raconte Marcos. Pour d'autres, donner un caractere ethnique a la lutte, c'etait etre renvoye a un passe certes fait de resistance et de lutte permanente, mais aussi de defaites, d'affrontements internes brutaux et sanguinaires. La reticence continue a s'exprimer. Marcos, qui adore les paradoxes, a du savourer celui-ci : ce sont les communautes les plus traditionnelles de Los Altos, " la partie la plus indienne de l'EZLN ", qui marquerent le plus de doutes quand le CCRI decida de soutenir a fond le Congres national indigene (7). " C'est ainsi qu'est nee notre facon d'en appeler à l'humanite tout entiere, aux valeurs universelles, qui incluent tout le monde : plus on s'enracinait dans la singularite plus on s'ouvrait au tout ", insiste Marcos. Si les indigenes avaient quelque chose d'original a apporter au peuple mexicain tout entier c'etait bien leur facon de s'organiser, de lutter, de penser. " Ce qui nous a fait le plus de bien en 1994, dit Marcos, ce qui a mieux fait comprendre le sens de notre lutte, ce ne sont pas tant les communiques, les contes ou les lettres de Marcos, mais bien plutot les reportages des journalistes qui sont alles dans les communautes. " Les gens decouvrent ce qu'il y a derriere les passe-montagnes : des communautes organisees de facon autonome, un monde different du leur, disposant de son organisation politique et sociale singuliere, un monde qui a su, ainsi, survivre dans la resistance. Le choc fut rude et son onde toucha bien au-dela des groupes sociaux marginalises. Le vol de la victoire de M. Cuauhtemoc Cardenas à l'election presidentielle de 1988 declencha, en son temps, un mouvement de resistance civique dont on parle encore, dix ans apres, comme d'un evenement fondateur. De l'autre cote de l'echiquier, la renaissance du Parti d'action nationale (PAN), droite catholique, sa transformation en un mouvement conservateur moderne, commenca a capitaliser le mecontentement des couches moyennes et superieures. La corruption de la famille Salinas, l'implication du frere du president - incarcere aux Etats-Unis - dans le narcotrafic, la criminalisation d'un regime n'hesitant pas a passer a l'assassinat politique pour regler ses differends, et la fuite de l'ex-president Carlos Salinas (refugie en Irlande) finirent par creer un climat d'ingouvernabilite dont les zapatistes profiterent. La sympathie generale, le puissant echo du " message ", la mobilisation " autour ", "avec " ou " a partir " du zapatisme, de la societe civile independante, n'ont pas seulement aide l'EZLN et les communautes indiennes du Chiapas à resister. Ils les ont aussi contraints a changer. " Les indigenes n'‚taient plus des gens avec lesquels on pouvait sympathiser. On pouvait desormais devenir leur compagnon de lutte ", analyse Marcos. Pour autant, explique-t-il, " nous n'avons pas pris immediatement la mesure de ce renversement. Nous en etions encore largement à penser les choses en termes de zapatisme-EZLN, de zapatisme militaire. Nous n'avions pas encore vraiment compris que nous avions, sans le savoir, commence a construire quelque chose d'inedit, un "zapatisme civil" aux formes et au contenu, politique, social et programmatique, indefini, qui entamait sa vie autonome, organique, y compris à l'echelle internationale. Des lors il fallait modifier notre discours et nos initiatives afin que les relations entre le zapatisme militaire et ce zapatisme civil deviennent plus egalitaires ". C'est a partir de la convocation, par l'EZLN, de la Convention nationale democratique que, dit Marcos, " nous avons commence a parler d'un zapatisme qui n'etait deja plus celui de l'EZLN, ou du moins pas seulement celui de l'EZLN, mais qui incluait bien d'autres secteurs sociaux, bien d'autres traditions et bien d'autres formes de lutte ". Le zapatisme est alors un mouvement complexe, constitue de " trois composantes en interrelations ". Pour reprendre les termes du " sub-comandante ", il y a d'abord l'EZLN - a la fois les forces combattantes et les communautes qui fournissent les " bases d'appui " et n'ont de relations avec l'exterieur qu'au travers de l'EZLN. " Un zapatisme qui reste encore, par la force des choses, marque par l'autoritarisme et l'impatience des militaires, et les traits d'une armee hierarchisee qui, comme toute armee, est la chose la moins democratique qui soit. " Il y a aussi le zapatisme civil, ne dans les villes, au depart une sorte d'immense comite de solidarite, mais qui tend a se transformer en une force politique organisee. Et il y a un zapatisme social plus dilue, plus disperse mais aussi plus ample, qui comprend des gens n'ayant aucune intention de s'organiser, ou appartenant à d'autres organisations politiques, d'autres groupes sociaux, et qui s'exprime dans les luttes sociales, culturelles, independantes. " Depuis, ajoute Marcos, est apparu un "zapatisme international" dont la rencontre "intergalactique" de l'ete dernier a montre l'etendue mais aussi la confusion. Construire une force politique independante LE " post-zapatisme " qui s'affirme est ne la : de la necessite pour l'armee zapatiste de redefinir ses relations avec les communautes, avec le zapatisme civil en voie d'organisation a travers le Front zapatiste de liberation nationale, avec le zapatisme social et le zapatisme international. C'est-a-dire " avec elle-meme ", conclut Marcos. Toutes les initiatives de l'EZLN sont des lors pensees avec cet objectif : la CND ; la consultation nationale (8) au cours de laquelle 1,2 million de personnes ont vote en faveur de la transformation de l'EZLN en une force politique independante ; les differentes rencontres avec les forces vives du pays, intellectuels, ONG, organisations independantes, etc. Jusqu'aux negociations avec le gouvernement qui ont ete pensees " de facon a ouvrir un espace pour que s'exprime la parole de ceux qui ne l'ont jamais ". Qu'il s'agisse de la negociation consacree aux " droits et a la culture indigene " ou de celle centree sur la " justice et la democratie ", la delegation zapatiste, entouree de dizaines de " conseillers " souvent non zapatistes, s'est a chaque fois faite l'expression de revendications et de propositions prealablement elaborees dans de larges forums. Face au danger, le gouvernement et le parti au pouvoir, le PRI, decredibilises, secoues de crises et partages entre fractions defendant des options differentes - voire antagoniques - se devaient d'agir. Malgre les tirs de barrage et les provocations de la fraction la plus reactionnaire, s'appuyant sur la croissante militarisation du pays, la tendance " modernisatrice " toujours dominante, consciente de jouer son avenir, devait elle aussi prendre des initiatives pour relegitimer le regime chancelant. Ce furent les accords scellant, avec l'assentiment des deux grands partis d'opposition (Parti de la revolution democratique (PRD) et PAN), une " reforme electorale " limitee, mais ayant l'enorme avantage de bloquer l'examen des propositions zapatistes de " reforme de l'Etat ". " Ce qu'a fait le gouvernement, c'est tout au plus d'elargir quelque peu le cercle des decideurs tout en envoyant à l'EZLN et aux organisations independantes un message sans ambigui:te : celui qui veut faire de la politique dans ce pays doit le faire avec nous, a l'interieur du cadre que nous fixons, en acceptant nos regles. " La reforme electorale est donc, pour Marcos, " une reforme du pouvoir pour le pouvoir " qui continue d'exclure la societe du jeu politique. Pour autant la tactique gouvernementale marque des points. Crise economique aidant, la societe civile se fatigue tandis que, sans grand ni ostensible deploiement de forces, le controle militaire s'etend, que les negociations trainent en longueur et que le deversement clienteliste de fonds de soutien pour les communautes indiennesdu Chiapas cherche a les diviser. Passee la rencontre intergalactique (a laquelle participerent peu de Mexicains et de Latino-Americains), la voie s'est faite de plus en plus etroite pour l'EZLN, d'autant que l'espoir mis dans un developpement impetueux du Front zapatiste devait etre revu a la baisse. De l'aveu meme de ses coordinateurs, les quelque 400 " comites de dialogue " mis en place n'ont pas reussi a organiser massivement les jeunes sympathisants et, pour la plupart, ne regroupent que des militants " reveilles " par l'insurrection de janvier 1994. Vu le flou entretenu a dessein sur sa strategie et son programme, le Front n'a meme pas les avantages que donne a un petit mouvement la coherence d'une orientation et d'une organisation. L'indefinition, la poesie elevee au niveau du programme et le conte a celui de politique (9), qui avaient pendant toute une periode donne au mouvement sa couleur specifique et avaient tant fait pour sa popularite, commencent des lors a se transformer en obstacles. " Un moment arrive ou, tout en restant tolerant et ouvert a la pluralite du monde, l'EZLN doit elaborer ses propres propositions politiques, explique le porte-parole du mouvement. Dans ce sens aussi le passe-montagne a ses limites. " C'est d'autant plus vrai qu'il est " impossible que dure une situation dans laquelle nous disposons du pouvoir sur une partie du territoire de l'Etat mexicain : ou cela se generalise, ou il nous ecrase. Mais je ne vois pas de generalisation à l'horizon. Nous ne pouvons pas non plus rester une for ce militaire qui ne combat pas et une force politique que la clandestinite empeche de faire un travail politique ouvert, necessairement legal ". Les deux bouts de la chaine tendent a se separer de plus en plus. L'EZLN doit opter pour l'une ou l'autre de ces options et en tirer toutes les consequences. Ne pas choisir, c'est prendre des risques : " A force d'indefinition, plus personne ne va pouvoir se reconnaitre en nous. " A l'interieur de l'EZLN, la pression pour l'elaboration d'une " definition " pourrait rapidement entrainer des contradictions et, a terme, des divisions. Pour l'instant, elles ne s'expriment pas, ouvertement du moins. Mais elles existent. Jusqu'ici, grace a son genie tactique, Marcos a ete capable de maintenir l'equilibre. A chaque impasse, il a su trouver l'initiative, le defi, qui allaient a la fois resserrer les rangs, surprendre le gouvernement et la societe, reprenant ainsi, pour un temps, l'avantage strategique. Mais on n'invente pas tous les jours... Il suffirait que le gouvernement fasse assassiner Marcos (Emiliano Zapata fut lui-meme assassine en 1919) pour que, comme le " sub " l'envisage, " les unites commencent à fonctionner militairement et politiquement de facon autonome, y compris en tant qu'ethnie. On pourrait voir la naissance d'une armee chol, d'une armee tzotzil, d'une armee tolojabal, d'une armee tzetzal, etc. " Une tendance à la " balkanisation " qui s'inscrit dans une tradition d'opposition seculaire entre les differents peuples indiens et qui avait ete pour la premiE8re fois, surmontee grace a la constitution du CCRI qui les rassemble tous. Mais " choisir " n'est pas une chose facile : " Nous ne pouvons ni ne voulons revenir a la force militaire que nous etions avant, quelque chose comme l'Armee populaire revolutionnaire (ERP) ; mais nous ne voulons pas plus nous transformer en une force politique traditionnelle, comme le PRD. Nous ne voulons pas non plus que notre " definition " soit celle d'une forcepolitique - ou politico-militaire classique : une doctrine bien carree qui ne propose aux gens que de l'adopter ", dit encore Marcos. Le temps presse. Coince entre une societe civile en reflux et une societe politique plus soudee, le zapatisme doit accelerer sa mutation. Pour " desserrer l'etau", il doit prendre des initiatives sur un terrain qui n'est pas le sien et que ses cadres ne connaissent pas : la politique. Il sait que, si le Parlement ne vote pas rapidement une loi modifiant la Constitution, de facon a integrer dans la legislation les accords, signes lors du premier cycle des negociations de San Andres, sur l'autonomie politique, juridique et culturelle des communautes indiennes, le risque existe que de nombreux sympathisants, a commencer par certaines communautes indigenes, se detournent de la voie pacifique et rejoignent les " purs et durs " de l'EPR. Ceux-ci, isoles (voire manipules, selon certains), disposent de bases sociales consequentes dans les zones les plus marginalisees du pays. Une possibilite perceptible au cours des travaux du Congres national indigene reuni au debut du mois d'octobre 1996. Celui-ci a demontre que les peuples indiens etaient dans le Mexique actuel la fraction de la population la plus consciente, la mieux organisee, la plus combative aussi. Cette situation fait de l'organisation creee par les quelque 300 delegue(e)s des 57 ethnies representees au Congres le seul axe autour duquel les autres forces alternatives pourraient se regrouper. Une perspective qui irait à l'encontre des efforts de l'EZLN tendant au contraire a les rassembler, sur un pied d'egalite, autour d'un projet national. D'ou la proposition d'un " dialogue national pour une paix digne et juste" destine, selon M. Javier Elorriaga, a " creer un consensus de plus en plus large, de facon a etablir un diagnostic de la situation reelle du pays et d'elaborer des alternatives pour la nation ". A ce " dialogue ", qui pourrait se concretiser bientot en un congres pour la paix, les zapatistes convient tout le monde, " jusques et y compris nos adversaires ", precise le coordinateur, tant il est vrai que" notre conception de la politique, de la democratie et du pouvoir nous amene a considerer l'adversaire, des lors qu'il ne s'agit pas de l'eliminer, comme une partie de la solution aux problemes du pays ". La crise du PRI, au sein duquel se fait entendre l'echo, meme lointain, des revendications zapatistes, l'existence d'un " centre-gauche " qui se cherche autour de quelques personnalites politiques et universitaires, dans le contexte d'une degradation de la situation susceptible d'amener a la multiplication des manifestations violentes, des affrontements armes et de la repression, rend crE9dible cette perspective heterodoxe. " C'est ca ou la guerre civile ! ", a prophetise le delegue de l'EZLN à ses interlocuteurs francais (10). (1) M. Javier Elorriaga et Mme Gloria Benavides avaient ete arretes par les autorites mexicaines en fevrier 1995, alors que le gouvernement lancait une offensive militaire au Chiapas (lire Maurice Lemoine, " Le Mexique en guerre au Chiapas ", Le Monde diplomatique, mars 1995). L'un et l'autre ont ete liberes depuis. (2) Constitue vers la fin de 1993, le CCRI est la veritable direction politique du zapatisme. Compose uniquement d'indigenes (le Chiapas compte sept ethnies principales), ses membres reprE9sentent directement les communautE9s. Le " sous-commandant " Marcos, dont le role politique est evident, n'est, en droit, que le porte-parole et le chef militaire du mouvement. (3) La Convention nationale democratique s'est reunie a Guadalupe Tepeyac, rebaptise Aguascalientes, en aout 1994. Plus de 5 000 delegues, representants d'organisations politiques, syndicales, associatives, y ont participe, ainsi que des centaines de personnalitE9s indE9pendantes. (4) La proposition de constituer un Mouvement de liberation nationale a ete faite par Marcos, au nom de l'EZLN, lors de la rE9union de la CND. (5) Cette rencontre s'est tenue du 27 juillet au 4 aout 1996, au Chiapas. Elle a reuni quelque 3 000 delegues venus d'une quarantaine de pays (lire Le Monde diplomatique, aout 1996). (6) Intitulee : " Ya basta ! ", 1er janvier 1994. (7) Ce Congres s'est tenu du 8 au 12 octobre 1996. (8) Referendum organise par les zapatistes, le 27 aout 1995. (9) On pourra lire tous les communiques du CCRI et du " sous-commandant " Marcos publiE9s entre octobre 1994 et janvier 1996 dans "Ya basta ! Vers l'internationale zapatiste", traduit de l'espagnol par Anatole Muchnik avec la collaboration d'Alexandra et Eduardo Carrasco, texte annote par Tessa Brisac, Editions Dagorno, Paris, 1996, 666 pages, 80 F. (10) En France, le reseau de solidarite Mexique repose essentiellement sur la Cimade, les Comites Chiapas (33, rue des Vignolles, 75020 Paris), le GRAM (42, rue d'Avron, 75020 Paris) et la revue Volcans. Apres la visite des delegues zapatistes, des initiatives de coordination avec la CGT, la FSU, SUD-PTT, le PC, les Verts, la CAP, l'Arev et de nombreuses autres associations sont en cours. References thesaurus : [Mexique] Le Monde diplomatique - janvier 1997 - Pages 1, 12 et 13 http://www.ina.fr/CP/MondeDiplo/1997/01/NAJMAN/7560.html Copyright A9 1996 INA/Le Monde diplomatique